La psychanalyse : une rencontre entre des mots et des maux

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Pouvez-vous expliquer ce qu’est la psychanalyse ?

D’emblée, il y a un paradoxe : comment aborder simplement une discipline complexe qui s’intéresse à la psyché humaine, complexe, elle aussi ? Si l’on est simpliste, on laisse nécessairement des éléments importants de côté ; si l’on tente d’être exhaustif, cela devient justement complexe et on laisse de côté des gens !

Pour tenter d’être juste, nous pouvons partir d’un constat : la pratique nous démontre quotidiennement que l’humain est un être de langage, qui s’est construit sur une histoire, un contexte. Jacques Lacan disait d’ailleurs que « l’homme fait sa croissance dans un bain de langage et dans un bain naturel. Le bain de langage le détermine avant même qu’il soit né, ceci par l’intermédiaire du désir de ses parents qui l’accueillent comme un objet privilégié ».

La psychanalyse nous invite à un cheminement intérieur, à une aventure de vérité et d’humanité. Il s’agit d’une invitation à rencontrer sa subjectivité, à explorer ses failles, à identifier ce qui nous anime : notre désir. Non pas le désir des autres, des parents, de l’éducation, des conventions, de la société, d’une thérapie orientée ; il ne s’agit rien de tout cela, mais « uniquement » de son propre désir. Cela semble peu et pourtant c’est immense. En effet, le désir est très souvent enseveli sous notre « normalité » et celle-ci complique considérablement le rapport à nous-mêmes, aux autres et, parfois, à la vie toute entière.

Qu’est-ce qui pousse une personne à vous consulter ?

Dans l’immense majorité des cas, ce qui pousse un sujet à entreprendre une psychanalyse, n’est ni le cheminement intérieur, ni la quête d’une vérité, mais plutôt une souffrance, un mal-être, des décalages, des inadéquations, l’émergence de symptômes physiques et psychologiques, des difficultés relationnelles au travail, dans le couple, avec la famille, des échecs à répétition, une mésestime de soi, des compulsions, des addictions, de l’angoisse, des questionnements profonds sur la vie, des conflits avec nos valeurs, la recherche de sens, une incompréhension de soi (et/ou des autres) etc. Il y a donc autant de motifs que d’histoires personnelles !

J’ai l’habitude de dire que le travail psychanalytique est à la fois une leçon d’histoire et une exploration géographique : il vient mettre en lumière des conflits antérieurs et intérieurs, tout en permettant au sujet de (se) dévoiler (vers) de nouvelles directions. Au cours de cette formidable aventure, il y a bien sûr des errances et des souffrances, mais surtout de belles découvertes.

En ce sens, lorsque l’on rentre véritablement en psychanalyse -car tout le monde n’y rentre pas-, il s’agit d’une rencontre entre des mots et des maux, puis d’un nouveau chemin.

Comment se passent les séances de psychanalyse ?

Tout d’abord, il est important de préciser que c’est toujours l’émergence de la parole du patient (appelé « analysant » lorsqu’il a débuté la psychanalyse) qui est privilégiée. Toutefois, cette parole s’inscrit dans un cadre qui est défini lors d’une séance préalable. Nous définissons ensemble les modalités : la liberté de parole, fondamentale ; le moment des séances, la fréquence, le tarif etc. La première séance est également destinée à pouvoir répondre aux questions « pratiques ». Ensuite, il faut noter que le cadre des séances, appelé « le setting », a beaucoup évolué. Cette évolution est aussi le reflet des époques ; ce qui compte toujours est que la parole soit libre et spontanée, dans l’espace qui est offert.

Le cadre posé permettra non pas de faire émerger les mots de l’analysant, mais de les laisser émerger, ce qui n’est pas pareil !

Le travail analytique vise à remettre en mouvement un désir en panne ou mal orienté, d’identifier, parfois par petites touches, parfois par de plus grandes, des facettes obscures de soi-même, de se délester de certaines illusions, de se déprendre des pesanteurs d’un égocentrisme infantile, de se délester de certaines choses et, a contrario, de se lester davantage, de trouver du sens c’est-à-dire à la fois une signification et une direction.

Tout cela passe pour l’essentiel par la parole, car, pour l’humain, être de langage, parler possède des effets propres, comme si les mots avaient par eux-mêmes une dynamique, une cinétique. Ces mots doivent être entendus, pour ce qu’ils signifient au-delà du sens apparent.

Je rajouterais ici que la psychanalyse est souvent décriée, à la fois par des personnes, mais aussi dans des études dites scientifiques. Pour les personnes, il s’agit souvent de sujets qui n’ont jamais effectué d’analyse ou qui en sont sortis prématurément ; cela doit nécessairement nous interroger. Concernant les études, celles-ci présentaient de nombreux biais et des erreurs méthodologiques, en cherchant à mettre en avant les thérapies dites brèves, sans évoquer, d’ailleurs, les problématiques de stabilité ou de déplacement des symptômes de ces mêmes thérapies. Je pense qu’il est vain d’opposer des approches, d’autant plus que certains psychanalystes et chercheurs en neurosciences expriment aujourd’hui un intérêt commun et la volonté d’un travail interdisciplinaire. Ainsi, a été créée la Société Internationale de Neuropsychanalyse, présidée par Mark Solms, professeur de neuropsychologie. Des scientifiques de renom, comme Antonio Damasio ou Eric Kandel, prix Nobel de physiologie et de médecine s’y intéressent tout particulièrement. N’oublions pas non plus que Sigmund Freud était neurologue et qu’il est à l’origine de la découverte de la fente synaptique !

Au-delà de ce point, la psychanalyse est une extraordinaire aventure vers soi, une aventure de liberté et de vérité. A ce jour, seul le cadre de l’analyse permet d’ouvrir une voie à une voix (ou inversement), sans conseils, sans directives, sans protocoles, sans substitutions extérieures, sans exercices, sans coaching…

Combien de temps dure une psychanalyse ?

C’est une question qui revient souvent et à laquelle il est impossible de répondre de façon tranchée. Si la psychanalyse c’est-à-dire les séances entre l’analyste et l’analysant se termineront nécessairement un jour, en fonction d’un temps sur lequel il est impossible de miser (c’est le temps juste pour l’analysant), le travail analytique, lui, ne se finira jamais : un sujet qui rentrera véritablement en analyse poursuivra sa quête au-delà de la psychanalyse. Quelque chose se termine et quelque chose ne se finit jamais. Finalement, ce sera un peu mon mot de la fin !

A travers cela, je cherche à dire que ce cheminement ne s’arrête pas : par exemple libéré d’un amour et d’une haine refoulés, le sujet ne trouvera plus de compensations dans certains symptômes ou dans la pauvre expression de compromis, mais dans la reconnaissance de son désir. Le désir met le sujet dans un rapport d’altérité à lui-même, un rapport à découvrir. Le désir est l’essence de l’homme nous disait Spinoza. Ce n’est pas du bien-être, ni du mieux-être, mais du « plus à être ». Ainsi, nous pourrions dire que le désir est pour la vie psychique ce que l’eau est pour la vie physique.

Voilà la source que nous cherchons à explorer lors d’une psychanalyse.

Jean-Michel Schlupp – Psychanalyste

Cet article vous est proposé par Jean-Michel Schlupp, qui exerce en Alsace. Titulaire également d’un DUE de psychopathologie, il dispose d’une longue expérience dans l’accompagnement de personnes fragilisées par les difficultés de la vie. Il intervient notamment au sein d’établissements de santé, en équipes pluridisciplinaires et est régulièrement sollicité à ce titre. Engagé dans la prise en charge intégrative, il est directeur pédagogique du premier Diplôme Universitaire européen de soins de support et compte dans son équipe plusieurs spécialistes, dont le célèbre Dr Mario Beauregard, neuroscientifique. Il travaille en étroite collaboration avec le Dr David O’Hare, médecin et psychothérapeute.

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