Relation toxique tyran, victime et sauveur

Nombre de personnes manifestement peu épanouies en couple restent pourtant dans le statu quo… mais souvent pour de mauvaises raisons / cf. « Ces couples qui souffrent mais résistent ».

Parmi celles-ci, certaines personnes ultrasensibles, empathiques et/ou émotionnellement fragiles. Ces dernières présentent la particularité d’être très impactées (et d’ailleurs souvent exagérément affectées) par les soucis ou les difficultés qui touchent leur environnement. Elles présentent ainsi parfois un besoin maladif de tenter de régler les problèmes qui polluent leur famille, leurs amis (voire même qui affectent des personnes ou des contrées aussi lointaines qu’inconnues). Elles s’installent ainsi fréquemment et naturellement dans un rôle de « sauveur » de leurs enfants, de leurs collègues et/ou de leurs amis, tel que décrit dans le fameux triangle de Karpman.

S’agissant de leur relation au sein du couple, cette posture de sauveur est particulièrement centrale… et dangereux, voire délétère. Les sauveurs/sauveuses sont en particulier une proie privilégiée pour les pervers narcissiques qui s’installent – tels des enfants tyranniques – dans le cocon feutré que ces sauveurs providentiels savent créer pour eux, jusqu’à en faire des victimes consentantes (ou inconscientes). Leurs tyrans vont ainsi jusqu’à piller leur énergie, les asservir et les mettre en telle situation de dépendance émotionnelle que leur victime/sauveuse perd tout encrage dans le réel et sont les dernières conscientes de l’emprise toxique dont elles sont victimes.

Statistiquement, les véritables pervers narcissiques ne sont en réalité pas si nombreux, mais il existe nombre de pervers narcissiques « au petit pied » ou par intérim (voire d’emmerdeurs ordinaires) qui tyrannisent tout autant leur conjoint.e et de manière consciente ou non. Le secret de leur emprise, c’est cette capacité à se plaindre, à se victimiser, à étaler leurs malheurs, leurs souffrances, leurs complexes, leur fragilité…

Il faut ici préciser qu’il existe deux principales catégories de victimes :

  • Les victimes silencieuses et souvent résignées qui (de fait) sont les vraies victimes ;
  • Les victimes revendiquées qui se plaisent à mettre en scène une prétendue souffrance pour se rendre intéressantes ; les mêmes n’hésitent également pas à attirer l’attention sur elles et en se plaçant au centre du débat (au centre du monde) et en ramenant le projecteur sur elles. En société, on parle devant elles d’une maladie, d’un incident ou d’une anecdote, elles n’hésitent alors pas à couper la parole de leur interlocuteur pour évoquer en écho leurs propres malheurs, puis recentrer le débat sur elles et l’accaparer sans vergogne. 
    Pour le conjoint naturellement empathique, ces prétendues souffrances sont autant de sujets de compassion et le/la protecteur/protectrice s’installent alors dans un rôle de sauveur/sauveuse et déploient des trésors d’intelligence, de psychologie, d’amour pour les soustraire à leurs (prétendus)
    tourments.

Les pervers narcissiques « au petit pied » deviennent ainsi au fil des jours de véritables tyrans domestiques. Et tant que le tyran se fait choyer comme un être vulnérable, fragile et sait se poser en victime et tant que le sauveur/la sauveuse ne comprend pas qu’il/elle est, en réalité cette victime, le jeu pervers continue. Car la complexité et la confusion de ce genre de relation toxique tient au fait que le
véritable persécuteur (pour reprendre la terminologie de Karpam) s’imagine lui-même incompris, faible et victime (comme un enfant tyrannique qui fait des caprices pour un rien et épuise ses parents) tandis que le sauveur qui parvient souvent à apporter l’apaisement à son/sa protégé.e en tire un bonheur, une gloire (voire l’illusion d’une chimérique toute puissance) qui anesthésient son sens critique et
l’empêchent de se voir en véritable victime, en gogo, en dindon de la farce.

Le mécanisme de la tyrannie

Comme évoqué en liminaire de cet article, les personnes ultrasensibles, empathiques et/ou émotionnellement fragiles sont les plus vulnérables et les plus exposées à ces relations toxiques. Les raisons sont de plusieurs natures :
– Ce sont à la fois celles qui investissent le plus dans la relation à deux, car elles sont incapables d’un minimum d’indépendance émotionnelle ;
– Elles peuvent ainsi se montrer asphyxiantes par leurs attentes de serments et de
démonstrations amoureuses, comme par leurs conseils ou leurs attentions ;
– Elle développent ainsi un attachement maladif et excessif à un.e autre qui est à la fois leur rocher, un modèle, un tyran… ou tout ce qu’il/elle voudra pourvu qu’il/elle ne abandonne pas ;
– Cet autre peut à la fois être écrasé ou agacé par trop d’attention et profiter d’un amour inconditionnel pour persécuter son.sa partenaire en toute quiétude.

Par ailleurs, certains sujets empathiques à l’excès (mais peut-il y a voir de l’excès dans l’amour ?) sont à l’affut de tout ce qui pourra les renseigner sur les attentes, les croyances, les valeurs, les besoins de l’autre, mais restent incapables de s’inquiéter des leurs. Parfois même ils ne les identifient pas et il est alors bien sûr encore moins question de les satisfaire. Ils s’installent donc à leur insu dans une posture de caméléon, persuadés que s’ils sont capables de satisfaire tous les besoins et attentes de leur partenaire, ils seront alors aimés et vivront dans une parfaite harmonie.
Être aimés, reconnus et vivre dans l’harmonie et hors de tout conflit est d’ailleurs leur principale raison d’être, le principal enjeu de leur vie. Leur erreur est bien sûr d’imaginer que tout le monde (et bien sûr leur partenaire) est animé du même besoin d’amour et d’harmonie, alors que nombre d’individus à sang froid pourraient au contraire vivre seuls et n’ont besoin de l’autre que pour des raisons matérielles.

La dépendance émotionnelle est ainsi asymétrique. Et, partant, la vulnérabilité affective tout aussi déséquilibrée. Or, les empathiques se mettent rarement en couple avec d’autres empathiques car leur instinct de sauveurs les incite à voler au secours des geignards, des bougons et des emmerdeurs qu’ils imaginent pouvoir rendre heureux. Ils se font ainsi régulièrement piétiner, vampiriser, asphyxier par des tyrans domestique ou des persécuteurs. Ceux-ci ont d’ailleurs vite compris le besoin d’harmonie et de tendresse des sauveurs et savent en jouer pour mieux les manipuler, piller leur énergie et les tordre.

Comment cette toxique dépendance émotionnelle s’installe-t-elle ? Mais le plus simplement du monde car tout le monde y trouve son compte :

  • Le tyran (le persécuteur/persécutrice) trouve un plaisir jubilatoire à voir son sauveur se tordre les mains et sacrifier son énergie (et souvent sa santé et son bonheur) pour lui/elle ; ce qui est à la fois une preuve d’amour qui satisfait son ego et une situation confortable. Dans certains de ces couples, le tyran ne travaille ni à la maison ni au dehors et vit de l’énergie et de l’argent de
    sa victime. Et il n’est pas long à comprendre que plus sa victime est en souffrance et en perte de repères plus elle lui est dévouée et soumise, tellement soucieuse de rétablir l’harmonie dans le couple ;
  • Du côté de la victime du tyran (la sauveuse/sauveur), les choses sont simples, car elle trouve deux principales récompenses dans cette situation. D’une part – elle qui est empathique – trouve sa récompense dans le sourire (ou le visage passagèrement apaisé) de son conjoint. En outre, elle établit avec celui-ci une bulle qui l’occupe tellement qu’elle représente un refuge qui la préserve un peu de la contemplation des misères du monde qui (comme on le sait) l’affectent
    particulièrement. Elle est ainsi petit à petit cannibalisée, vampirisée, pillée par son/sa conjoint.e. Elle peut alors devenir une sorte de mort vivant ou de zombie incapable d’identifier ses propres besoins de toute nature (y compris émotionnels) tant elle a su développer une addiction à la satisfaction de son conjoint devenu le centre de son monde, le centre du monde, tant ce qu’elle croit devoir à la loyauté ou à l’engagement la paralyse.

L’illusion de toute puissance de la victime, premier ressort de sa servitude

Pour autant que le tyran sache distribuer de temps à autre quelques récompenses (moues approbatrices, sourires, caresses), sa victime trouvera une récompense dans un délire de toute puissance. Cette toute-puissance qui lui aura permis d’apporter un semblant d’harmonie dans son foyer et dans le monde… enfin le sien, désormais circonscrit au périmètre d’action de son tyran qui en sera le centre. Au fil du temps, le persécuteur/persécutrice aura en parallèle su manifester suffisamment de
mauvaise humeur et de reproche pour couper sa victime de ses amis et lui faire perdre tout estime d’elle-même, prévenant ainsi tout risque qu’elle n’échappe à son emprise. Enfin pour la verrouiller davantage la victime sous le joug de son/sa prédateur/prédatrice, il existe un dernier ressort, c’est le sentiment que le conjoint tyran ne s’en sortirait pas sans elle… Illusion encore, car l’amour véritable c’est le respect de l’autre et en particulier de reconnaître à l’autre son autonomie, sans quoi on l’infantilise.

Une telle relation toxique est instable et mortifère, car les exigences du persécuteur (ou de la persécutrice) peuvent devenir intenables pour son/sa conjoint.e  Et, ce faisant la victime aura parfois négligé ses propres enfants, sa famille ou ses amis, nié ses besoins personnels, ses croyances, ses valeurs, épuisé son énergie et parfois gravement compromis sa santé (dépression, burn-out, suicide). Pour autant, la victime restera le plus souvent incapable de s’extirper de cette relation toxique
qu’elle ne parvient même pas à reconnaitre comme telle. Il est donc rare qu’elles aient la vision de la nécessité de s’en sortir, qu’elles en ressentent le besoin et surtout en aient véritablement la volonté.

Il serait réducteur d’affirmer que tel.le sauveur/sauveuse n’a vraiment pas eu de chance de rencontrer son/sa persécuteur/persécutrice et que le problème, c’est l’autre (prédateur ou prédatrice). C’est en effet bien ensemble qu’ils ont développé leur relation toxique. Une relation symbiotique qui remplissait les besoins de l’un comme de l’autre et chacun en est ainsi responsable. C’est pourquoi, en amour, on ne doit jamais penser : « Le problème, c’est l’autre », car il n’y a pas de bourreau (de tyran ou de persécuteur) sans victime plus ou moins complaisante ou consentante. Et lorsqu’un thérapeute est consulté à propos d’une telle relation toxique, ce à quoi il va tenter de sensibiliser le/la sauveur/sauveuse, ce n’est pas les travers ou les fautes du tyran, mais bien au contraire la part de complicité que chacun a prise dans ce processus relationnel délétère. Plus largement, d’ailleurs, quels que soient les conflits, les disputes ou les situations qui amènent les couples chez le thérapeute, il serait malsain, malhonnête – et pour lui déontologiquement inacceptable – de prétendre aider une des parties à changer l’autre. L’autre n’est pas un objet, mais une personne et un sujet de droit, doué de volonté et d’autonomie.

C’est ainsi rarement les victimes qui mettent fin à ces situations. Leur principale « chance » de s’en sortir, c’est qu’il prenne la fantaisie, à leur persécuteur/persécutrice, de rechercher une autre « proie », à la fois sauveur/sauveuse et véritable victime. C’est d’ailleurs seulement ce genre d’électrochoc qui permet souvent aux anciennes victimes de persécuteur/persécutrice (prédateurs ou prédatrices, pervers narcissiques ou non) de mesurer – une fois leurs larmes séchées – le bonheur d’avoir enfin échappé à leurs griffes.

Il existe enfin une catégorie de couples, plus asymptomatique et courante, c’est celle des couples constitués de conjoints qui ne se contentent pas de se croire victimes quand ils sont en réalité principalement persécuteurs/persécutrices ni sauveurs/sauveuses quand ils sont en réalité victimes, mais qui inversent parfois leurs rôles. Ceci peut se produire en particulier lorsque la victime (sauveur ou
sauveuse) est au bout du rouleau. Dans un élan de survie, elle craque alors, abandonne sa posture habituelle de vassale habituée à mendier les sourire et les caresses. Elle commence parfois par se plaindre à bas bruit ou bien de manière colérique et subite et en particulier de n’être ni comprise ni soutenue… Son entourage est soit seulement incommodé par ce revirement soit sidéré, mais incapable de comprendre ce qui se joue. La victime devient alors à son tour un.e emmerdeur/emmerdeuse ordinaire, autant dire un enfant tyrannique et persécuteur. Il lui est alors impossible – dans ce rôle comme dans son rôle précédent – de prendre le recul nécessaire pour sortir de ce funeste triangle de Karpman, par la fuite physique en particulier.

Dans certains couples, il arrive que chaque protagoniste enchaine les trois rôles – tour à tour persécuteur, victime et sauveur – dans de courtes périodes, soit les combine en continu, plus ou moins simultanément, et bien sûr toujours sans en avoir aucunement conscience.

Le rôle du thérapeute de couple

Enfin, il est généralement aisé au thérapeute de couples d’identifier le genre de jeu pervers ou toxique que se noue au sein des couples. Mais il est plus difficile pour les couples eux-mêmes d’en prendre conscience, tant l’union sacrée et symbiotique de ces couples (autour de leur jeu pervers) est inconsciente et tant ils redoutent de voir voler en éclat ce squelette de leur union. Le rôle du thérapeute est ainsi avant tout pédagogique.

Le thérapeute va généralement rapidement confirmer sa perception des ressorts de la relation toxique qui existe entre les conjoints, qu’ils les voie seuls ou ensemble, puis, inlassablement et séance après séance il va mettre en perspective ces ressorts jusqu’à ce que les patients finissent par comprendre que, ces persécuteurs, victimes ou sauveurs c’est peut-être eux/elles. Ils auront beaucoup de mal à le voir, car le thérapeute exposera les archétypes (des persécuteurs, victimes ou sauveurs) en général, mais ils finiront toujours, à un moment ou à un autre, à comprendre que ces archétypes leur ressemblent… avant de réaliser que c’est en effet bien d’eux qu’il s’agit. Pour autant, la vraie difficulté de la thérapie n’est pas seulement d’éclairer ces couples, à plus ou moins long terme, sur la vraie nature de leur relation toxique. Le principal écueil thérapeutique, c’est d’abord d’amener en thérapie des personnes qui ne veulent rien voir, rien comprendre et surtout rien changer. Nombre de persécuteurs/persécutrices (plus ou moins fort.e.s et plus ou moins typiques) sévissent ainsi au grand désespoir des familles ou des amis qui ne parviennent pas à convaincre (a minima) les victimes de franchir la porte du cabinet du thérapeute.

Le rôle du thérapeute, dans tout ça, c’est d’éclairer les parties (les deux pourquoi pas ?) sur les ressorts de la relation qui se joue et se rejoue entre elles, en boucle sur les mêmes modes. Même si ce sont surtout les sauveurs/sauveuses ou victimes qui sont avides d’en comprendre les mécanismes et les pièges qui leur échappent. Pour les autres, les persécuteurs/persécutrices la qualité de la relation n’est pas un enjeu central car ils présentent souvent une grande indépendance effective et émotionnelle (au rebours des sauveurs) ; c’est-à-dire que, bien qu’ayant un besoin maladif de l’autre pour le piller et le vampiriser, ils ont souvent peu de sentiment à son égard et seulement une basique crainte du changement.

Enfin, le thérapeute pourra rappeler à ses patients que, dans le couple en particulier (et peut-être aussi au travail), on n’est victime que de soi-même et de son propre immobilisme ou de son manque d’imagination, de confiance en soi et/ou de courage, sauf cas de violences physiques ou de séquestration. On peut ainsi affirmer qu’on est les seuls responsables de son propre bonheur comme de son propre malheur.

La thérapie de couples se fait en présence des deux parties, si cela est possible. Mais l’approche est comparable lorsque la thérapie est individuelle.


Philippe Lamy


Suite : Humanité, animalité, intelligence collective au sein du couple

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