Haut potentiel et philo-cognition, de la connaissance clinique à l’IRM fonctionnel

Les enfants à haut potentiel intellectuel (HP, philocognitifs, surdoués ou précoces) sont identifiés et étudiés depuis plusieurs décennies

Depuis plusieurs décennies on étudie les enfants dits « Précoces », HP (ou « à haut potentiel intellectuel), « Surdoués » ou seulement « Doués ». Les travaux de plusieurs générations d’éminents pédopsychiatres et psychologues ont ainsi permis de développer une bonne connaissance clinique de ces sujets et de les aider (dans le cadre scolaire en particulier).

Les enfants, comme les adultes, affublés de ce fonctionnement cérébral particulier sont avant tout des êtres isolés, différents, à part, et pas toujours heureux. Pour Fanny Nusbaum, docteur en psychologie et chercheur en neurosciences (Université Claude Bernard Lyon I), il a paru indispensable de confronter et d’objectiver les connaissances cliniques en la matière, par des recherches éclairées par l’imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle). Ses recherches au côté du Dr. Dominic Sappey-Marinier
(Université Claude Bernard Lyon I / UCBL – CREATIS) et du Dr. Olivier Revol, pédopsychiatre (Hôpital neurologique Lyon-Est) l’ont amenée – grâce à l’IRM fonctionnelle en particulier – à identifier chez les sujets dits surdoués, précoces ou à haut potentiel, différents caractères qui confortent ou précisent le corpus d’observations cliniques déjà constitué depuis de nombreuses années.

Son ouvrage, Les Philo-cognitifs, paru en janvier 2019 chez Odile Jacob, révèle les dernières avancées neuroscientifiques en matière de haut-potentiel intellectuel et définit une nouvelle approche, de nouveaux outils et un nouveau vocabulaire. Pour résumer cette notion de philocognition ou de sensibilité philocognitive, Fanny Nusbaum considère que la personne philocognitive est celle qui est
en recherche de sens et de réponses et qui, en toute situation, active ses deux hémisphères cérébraux, de manière synchrone et fulgurante. Ainsi, face à toute sollicitation, situation, elle interagir les zones de la raison, du calcul, du projet…  avec celles des sentiments, de la créativité, de la sensibilité de l’intuition, en une pensée ininterrompue et arborescente.

Le nouveau terme issu de cette recherche, c’est celui de philo-cognitif qui décrit celui qui aime (du grec philos / φίλος) la cognition. C’est à dire la compréhension, la connaissance, la mémoire, le langage, le raisonnement, la spéculation… Le sous-titre su livre est ainsi « Ils n’aiment que penser et penser autrement ».

La philo-cognition, un système de pensée globale (hyperspéculation, hyperacuité et hyperlatence)

La philo-cognition est en outre un système de pensée globale fondée sur l’hyperspéculation, l’hyperacuité et l’hyperlatence :

  • L’hyper-spéculation est le terme proposé par le Dr. Nusbaum pour nommer la propension du philocognitif à aller au bout des raisonnements, à extrapoler, à se poser mille questions à la minute, à réfléchir et à tout remettre en cause. Le philocognitif aime raisonner, penser et penser autrement dit le Dr. Nusbaum. Le philocognitif est surtout en quête de sens, car s’il ne trouve pas le sens des choses, il est incapable de s’y intéresser et/ou de les mémoriser ; ce qui est un grave handicap dans le système scolaire français.
  • L’hyperacuité qui est une capacité cognitive qui permet au philocognitif de percevoir,
    analyser et enregistrer des milliers d’informations sans intérêt pour les autres. Elle est
    rendue possible par l’hypersensibilité émotionnelle du philocognitif. Le système de saillance (qui chez chaque individu veille pour l’alerter sur les dangers potentiels) est surdéveloppé, hautement sensible et en alerte chez les philocognitifs. Cette disposition permet par exemple aux philocognitifs de détecter des catastrophes, incendies, séismes etc. bien avant les autres et de donner l’alerte. Le problème c’est qu’ils ne sont pas toujours pris au sérieux. Le Dr. Olivier Revol appelle ces sujets les sentinelles.
  • L’hyper-latence est un phénomène invalidant pour les philocognitifs. Ce terme définit leur difficulté à se concentrer, à s’appliquer à une tâche sans se laisser distraire. Cette difficulté est amplifiée par une fréquente hyperesthésie chez les philocognitifs. Leurs sens ultrasensibles sont en effet sollicités et tiraillés pas mille perceptions (bruits, odeurs, vibrations etc. auxquels le commun des mortels est insensible) qui les bombardent d’informations qu’ils peinent à gérer en marge de l’activité principale sur laquelle ils aimeraient (ou sont censés) se concentrer. Ceci explique cette pensée en arborescence, qui se disperse et se perd facilement chez eux. Mais ils ne sont pas seulement hyperesthésiques, ils sont aussi hypersensibles au plan émotionnel… ce qui les rend également dépendant, pour se concentrer d’un bon équilibre émotionnel, pas toujours au rendez-vous chez des sujets souvent anxieux, tristes, inquiets…

La « philo-cognition »… une manière de handicap

La « philo-cognition » (ou philocognition) tend ainsi aujourd’hui à remplacer les termes « Douance », « précocité » ou « haut potentiel intellectuel » qui depuis de nombreuses années désignent, mais aussi stigmatisent et vouent même parfois à la jalousie et aux railleries, ces personnalités au fonctionnement cérébral et émotionnel si particulier. Et c’est d’autant plus injuste et inconfortable pour les personnes concernées, qu’elles sont généralement soucieuses de se fondre dans la masse et
de ne pas amplifier le rejet dont elles font l’objet, du fait de leurs centres d’intérêts différents, de leur mode de communication différent, de leur fragilité émotionnelle etc.

La philocognition est ainsi trop souvent vécue comme un handicap, par les intéressés.
Fanny Nusbaum a ainsi cherché un terme qui exprime et décrive mieux la réalité de ce mode de fonctionnement cérébral, émotionnel et comportemental particulier, à travers sa première caractéristique : un besoin vital, permanent et boulimique de penser, réfléchir sur tout et n’importe quoi, pour comprendre le monde, lui trouver un sens et comprendre le sens de la vie, le sens de toutes nos actions et interactions avec les autres et avec le monde. Ce sens, c’est le moteur de la vie et de toute action, pour les philocognitifs et le carburant de de toute passion.

Les philocognitifs complexes et les philocognitifs laminaires

Fanny Nusbaum décline en outre la philocognition en deux profils : les philocognitifs complexes et les
philocognitifs laminaires.

  • Les premiers sont des esprits brillants à qui tout parait réussir, tant leurs facilités sont grandes.
  • Les seconds sont tout aussi brillants dans la plupart des matières, mais souffrent d’une ouplusieurs faiblesses dans certains domaines… par exemple les mathématiques. Ces handicaps ou difficultés peuvent être innés ou acquis du fait d’une pédagogie inadaptée à ces élèves qui ont besoin de comprendre et de mettre en correspondance les nouveaux apprentissages avec le corpus de leurs expériences ou de leurs acquis scolaires, comme avec des projections ou applications pratiques.

Un jeune adulte philocognitif complexe (ou philo-complexe), me disait récemment son manque d’intérêt pour les maths, dès lors qu’il ne se représentait pas à quoi correspondait (de manière tangible) telle ou telle équation ou fonction, ni à quoi elle pourrait lui être utile. Ainsi, quelle ne fut pas sa stupeur (et sa tristesse) lorsque son professeur de mathématiques de classe de 3ème, qu’il avait interrogé sur le sens et l’utilité d’une courbe, lui répondit : « Cette courbe, a quoi elle sert ?!!! Elle sert à ce que tu réussisses ton brevet, ballot ! ». Ecœuré et définitivement perdu, le pauvre naufrager scolaire dut cuver sa phobie scolaire encore quelques années avant de pouvoir trouver du sens aux matières enseignées. Il n’y parvint enfin que bien plus tard, au fil de ses études supérieures, après un bac indigeste vaincu à l’usure à la troisième tentative.

Par Philippe Lamy, à Lyon le 26/08/2020

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